GUILLAUME APOLLINAIRE •• SI JE MOURAIS LÀ-BAS
Musique : Jacques Marchais
Interprète : Jacques Marchais
Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur
Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l’étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace
Comme font les fruits d’or autour de Baratier
Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants
Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleurs plus de vitesse à l’onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L’amant serait plus fort dans ton corps écarté
Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie
— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur —
Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie
Ô mon unique amour et ma grande folie
L a nuit descend
O n y pressent
U n long destin de sang
— Ombre de mon amour
ATTILA JÓZSEF •• CE N’EST PAS MOI QUI CLAME
Musique : Noir Désir et Christophe Perruchi
Interprète : Noir Désir
Ce n’est pas moi qui clame, c’est la terre qui tonne.
Gare à toi, gare, car le diable est devenu dément !
Fuis au fond des sources pures et profondes,
plie-toi dans la plaque de verre,
dérobe-toi derrière la lumière des diamants,
sous les pierres, parmi les insectes rampants,
ô, cache-toi dans le pain frais,
mon pauvre, pauvre ami,
infiltre-toi dans la terre avec les pluies nouvelles,
car c’est en vain que tu plonges ton visage en toi-même.
Tu ne pourras jamais le laver que dans l’autre.
Sois la lame de la petite herbe,
et tu seras plus grand que l’axe de l’univers.
Ô machines, oiseaux, feuillages et étoiles !
notre mère stérile réclame un enfant.
Mon ami, mon amour d’ami,
que cela soit terrible ou sublime,
ce n’est pas moi qui clame, c’est la terre,
ce n’est pas moi qui clame, c’est la terre qui tonne.
Traduction française : Gábor Kardos
— Ce n’est pas moi qui clame
CHARLES CROS •• L’ORGUE
Musique : Frédéric Navarre
Interprète : Jacques Marchais
Sous un roi d’Allemagne, ancien,
Est mort Gottlieb le musicien.
On l’a cloué sous les planches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Il est mort pour avoir aimé
La petite Rose-de-Mai.
Les filles ne sont pas franches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Elle s’est mariée, un jour,
Avec un autre, sans amour.
« Repassez les robes blanches ! »
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Quand à l’église ils sont venus,
Gottlieb à l’orgue n’était plus,
Comme les autres dimanches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Car depuis lors, à minuit noir,
Dans la forêt on peut le voir
À l’époque des pervenches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Son orgue a les pins pour tuyaux.
Il fait peur aux petits oiseaux.
Morts d’amour ont leurs revanches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
— Le Coffret de santal
HÉLÈNE DORION •• TOUT REDEVIENT FRAGILE
Musique : Morice Benin
Interprète : Morice Benin
Texte original :
On finit par suivre la lumière
qui nous bouleverse parfois
à travers un geste
sentir que rien ne viendra
sinon quelque désastre
On finit par ne plus voir
les percées du vide, oublier
ce visage qui n’a jamais existé
ailleurs que devant
Plus rien n’est lié soudain
plus rien ne s’accomplit
*
On finit par répondre
qu’on est là, faire signe
parmi nos absences
ne plus fuir la mémoire
de certaines failles qui blessent
plus que d’autres
On finit par s’ouvrir
au silence qui revient
et ne plus répondre
au bruit des pas, ne plus croire
qu’on a aimé, soutenu un instant
la beauté de notre vie
On finit par sentir le temps
qui replie nos regards
lentement les referme, comme une blessure
dont on ne sait plus parler
*
On finit par guérir
des premières questions
restées sans réponse
dans un regard
on finit par poser un amour
sur ce manque sans fond
se dire qu’il y a quelqu’un
au bout des mots
qui battent encore en nous
on se souvient soudain
de ce qui fut approché, effleuré
du désir dans lequel nous jette un corps
*
On finit par répondre chaque fois
à ce qui peut encore venir
à travers la répétition
de nos manques et de nos tendresses
on finit par se souvenir
qu’il y eut quelqu’un
derrière le désastre
On finit par ne plus entendre
que ces mots accidentés
qui appellent sans relâche
ce qui jamais n’est venu
et jamais ne viendra
On finit par ne plus rien entendre
et cela nous atteint encore
Adaptation :
On finit par suivre la lumière
qui nous bouleverse parfois
à travers un geste
sentir que rien ne viendra
sinon quelque désastre
On finit par ne plus voir
les percées du vide
on oublie ce visage
qui n’a jamais existé
ailleurs que devant soi
On s’ouvre au silence qui revient
ne plus répondre au bruit des pas
ne plus croire qu’on a aimé
soutenir un instant
la beauté de nos vies
Plus rien n’est lié soudain
plus rien ne s’accomplit
tout redevient fragile
On finit par ne plus entendre
que ces mots accidentés
appelant sans relâche
ce qui n’est jamais venu
et ne viendra jamais
On finit par dire qu’on est là
faire signe parmi nos absences
ne plus fuir la mémoire
des failles qui nous blessent
ces manques de tendresse
On finit par sentir le temps
qui replie nos regards
lentement les referme
comme une blessure
dont on ne parle plus
Plus rien n’est lié soudain
plus rien ne s’accomplit
tout redevient fragile
Sur ce manque sans fond
se dire qu’il y a quelqu’un
quelqu’un au bout des mots
on se souvient soudain
de ce qui fut approché, effleuré
du désir dans lequel nous jette un corps
On finit par répondre chaque fois
à ce qui peut encore venir
on finit par se souvenir
qu’il y eut quelqu’un
quelqu’un derrière le désastre
Et puis l’on finit par guérir
de ses premières questions
toutes restées sans réponse
dans un regard perdu
sur un nouvel amour
Quand tout se démêle enfin
que tout s’accomplit
tout redevient fragile
— Les États du relief
JEAN DE LA CROIX •• LA NUIT OBSCURE
Musique : Pierre Éliane
Interprète : Pierre Éliane
par une nuit obscure
anxieuse et d’amour embrasée
oh l’heureuse aventure
je sortis sans être remarquée
et ma maison était en paix
dans l’obscur et très sûre
par l’échelle secrète et déguisée
oh l’heureuse aventure
dans l’obscur avec rapidité
et ma maison était en paix
dans cette nuit de félicité
en secret et nul ne me voyait
je ne voulais rien regarder
si ce n,est la lumière qui me guidait
qui dans mon cœur me brûlait
et cette lumière me guidait
plus sûrement que la clarté de midi
là où il m’attendait
moi je savais bien qui
en un lieu où nul ne paraissait
oh nuit qui me guidait
oh nuit plus aimable que l’aube d’un été
oh nuit qui unissait
le bien-aimé avec la bien-aimée
la bien-aimée en l’aimé transformée
et sur mon sein fleuri
qu’entier pour lui seul je gardais
là il resta endormi
et je le caressais
et l’éventail des cèdres l’éventait
le vent qui soufflait du créneau
quand ses cheveux je dénouais
de sa main au repos
au cou me blessait
et tous mes sens suspendait
je suis restée dans l’oubli
mon visage appuyé sur l’aimé
abandonnant mon souci
tout cessa et je m’abandonnai
oubliée entre les lys
Traduction française : Pierre Éliane
— La Nuit obscure
ROBERT DESNOS •• LE GNOU
Musique : René Mechin
Interprète : Anne et Gilles
Pan ! Pan ! Pan ! Qui frappe à ma porte ?
Pan ! Pan ! Pan ! C’est un jeune faon
Pan ! Pan ! Pan ! Ouvre-moi ta porte
Pan ! Pan ! Pan ! Je t’apporte un paon
Pan ! Pan ! Pan ! Ouvre-moi ta porte
Pan ! Pan ! Pan ! J’arrive de Laon
Pan ! Pan ! Pan ! Mon père est un gnou
Né on ne sait où,
Un gnou à queue blanche
Qui demain dimanche,
Te fera les cornes
Sur les bords de l’Orne.
— Chantefables et Chantefleurs
FRANÇOIS VILLON •• L’ÉPITAPHE VILLON
Musique : Louis Bessières
Interprète : Serge Reggiani
Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quand de la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça devorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Se frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maîtrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
À lui n’ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
— Poèmes
CLAUDE ROY •• PETIT MATIN
Musique : James Ollivier
Interprète : James Ollivier
Je te reconnaîtrai aux algues de la mer
au sel de tes cheveux aux herbes de tes mains
Je te reconnaîtra au profond des paupières
je fermerai les yeux tu me prendras la main
Je te reconnaîtrai quand tu viendras pieds nus
sur les sentiers brûlants d’odeurs et de soleil
les cheveux ruisselants sur tes épaules nues
et les seins ombragés des palmes du sommeil
Je laisserai alors s’envoler les oiseaux
les oiseaux long-courriers qui traversent les mers
Les étoiles aux vents courberont leurs fuseaux
les oiseaux très pressés fuiront dans le ciel clair
Je t’attendrai en haut de la plus haute tour
où pleurent nuit et jour les absents dans le vent
Quand les oiseaux fuiront je saurai que le jour
est là marqué des pas de celle que j’attends
Complice du soleil je sens mon corps mûrir
de la patience aveugle et laiteuse des fruits
ses froides mains de ciel lentement refleurir
dans le matin léger qui jaillit de la nuit.
— Le Poète mineur
JULES LAFORGUE •• LA CHANSON DU PETIT HYPERTROPHIQUE
Musique : Claude Arrieu et Olivier Hussenot
Interprète : Catherine Sauvage
C’est d’un’ maladie d’ cœur
Qu’est mort’, m’a dit l’ docteur,
Tir-lan-laire !
Ma pauv’ mère ;
Et que j’irai là-bas,
Fair’ dodo z’avec elle.
J’entends mon cœur qui bat,
C’est maman qui m’appelle !
On rit d’ moi dans les rues,
De mes min’s incongrues
La-i-tou !
D’enfant saoul ;
Ah ! Dieu ! C’est qu’à chaqu’ pas
J’étouff’, moi, je chancelle !
J’entends mon cœur qui bat,
C’est maman qui m’appelle !
Aussi j’ vais par les champs
Sangloter aux couchants,
La-ri-rette !
C’est bien bête.
Mais le soleil, j’ sais pas,
M’ semble un cœur qui ruisselle !
J’entends mon cœur qui bat,
C’est maman qui m’appelle !
Ah ! si la p’tit’ Gen’viève
Voulait d’ mon cœur qui s’ crève.
Pi-lou-i !
Ah, oui !
J’suis jaune et triste, hélas !
Elle est ros’, gaie et belle !
J’entends mon cœur qui bat,
C’est maman qui m’appelle !
Non, tout l’ monde est méchant,
Hors le cœur des couchants,
Tir-lan-laire !
Et ma mère,
Et j’ veux aller là-bas
Fair’ dodo z’avec elle…
Mon cœur bat, bat, bat, bat…
Dis, Maman, tu m’appelles ?
— Premiers poèmes
CHARLES BAUDELAIRE •• L’INVITATION AU VOYAGE
Musique : Reinhardt Wagner
Interprète : Jacques Bertin
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
— Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre.
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
— Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
— Les Fleurs du mal